La difficile décision collective
Gaz de schiste, OGM, cellules souches, nanotechnologies… autant de sujets forts et complexes qui sont posés à nos sociétés développées et auxquels les opinions publiques et les décideurs politiques doivent répondre.
Au XIXe siècle, et encore au XXe, il n’y avait aucune hésitation : l’idée de progrès dominait les esprits, et tant les techniques industrielles que la maîtrise progressive de la vie elle-même permettaient une vision optimiste et positive : l’allongement continu de la durée de la vie humaine en était le symbole.
Les deux guerres mondiales ont brisé cet idéal, car c’est au service de la mort que ces sciences et ces techniques ont été organisées : Hiroshima est le point d’orgue de ce terrible constat et désormais c’est la peur et le doute qui reviennent sur le devant de la scène. Nous sommes depuis lors « en danger de progrès » et le principe de précaution, désormais érigé en principe constitutionnel, est de la sorte devenu l’ultima ratio de tout débat public et politique.
Et ce d’autant plus que la parole des experts a été elle-même dévalorisée tant par le constat des écarts et erreurs auxquels elle a donné lieu, que par le retour en force de l’infondé, voire de l’irrationnel, qui peut circuler en boucle sur Internet et obscurcir toute pensée d’honnête homme.
Comment bien poser les problèmes, en donnant la priorité au rationnel sur l’émotionnel, à l’intérêt collectif sur l’intérêt individuel, à l’avenir sur le présent, en faisant fond sur le génie inventif de l’homme, qui progresse par essais et erreurs, en associant l’ensemble de la population du moment à des choix qui pèseront, en mieux ou en pire, sur les populations futures ?
D’abord en confrontant les vulgarisateurs plutôt que les experts, afin que la connaissance soit partagée par le plus grand nombre.
Ensuite, en retrouvant la maîtrise des outils contemporains de communication, qui, comme la langue d’Esope, sont la meilleure et la pire des choses.
Enfin, en ne fermant jamais la porte au futur par des décisions irréversibles, tout en liant indéfectiblement la recherche morale à la recherche scientifique et technique.
Ce à quoi il faut renoncer, c’est à la partie maligne de la nature humaine, en la corsetant par une morale de fer, pour laisser libre cours au génie inventif de l’homme, qui a montré son aptitude à résoudre positivement les problèmes les plus complexes.
Au fond, dans les débats publics, la parole devrait être donnée aussi aux philosophes et aux moralistes, pour que chacun puisse s’approprier le sens de la décision qui sera collectivement prise in fine.
Francis Babé
