Roland Cayrol décrypte les sondages
Les sondages ne sont pas l’opinion et l’opinion n’est pas la volonté générale. Tel pourrait être le sous-titre de l’ouvrage de Roland Cayrol, Opinion, sondages et démocratie, paru aux Presses de Sciences Po en mars 2011 dans sa deuxième édition revue et mise à jour. Une invitation salutaire à la rigueur et à l’exigence dans la conception, la réalisation et l’utilisation des sondages d’opinion.
Les sondages existent…
depuis des siècles
L’homme s’y connaît en la matière : Roland Cayrol, aujourd’hui directeur de recherche associé au Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences Po) est co-fondateur de l'institut CSA. Son livre permet au lecteur de parcourir l’histoire du sondage d’opinion, de ses débuts aux Etats-Unis dans les années 1930 jusqu’à ses évolutions les plus récentes comme les « rolling polls » (sondages « glissants », dans lesquels on agrège chaque jour de nouveaux résultats), en passant par le rôle pionnier de l’Ifop (Institut français d’opinion publique) en France à partir de 1945.
Ce qui permet de découvrir ou redécouvrir à quel point la connaissance de l’état d’esprit de l’opinion a toujours été une préoccupation constante des décideurs, notamment politiques : Louis XI ne sortait-il pas déguisé dans les rues de Paris pour écouter ce que disaient ses sujets ? Roland Cayrol nous rappelle également que Napoléon recevait tous les mois des rapports cachetés – dont même ses ministres ignoraient l’existence – en provenance de « douze personnes d’opinions différentes » et portant sur « l’état de l’opinion publique relativement aux actes du gouvernement ».
De la pédagogie sur les méthodes
Mais, au-delà des clins d’œil historiques, l’ouvrage revient en détail sur la méthodologie des sondages. L’auteur explique ainsi les différentes étapes qui aboutissent à la production de résultats chiffrés, passant en revue tous les éléments constitutifs d’un sondage : méthodes (aléatoire, des quotas), techniques de redressement, signification des marges d’erreur, effets induits (comme le phénomène « ardoise du Tour de France », qui fait que la connaissance d’un résultat de sondage peut influer sur l’orientation des résultats finaux)…
Autant d’éléments qui ramènent régulièrement à un des messages-clés de l’auteur : il ne faut pas prendre les sondages d’opinion pour ce qu’ils ne sont pas, c’est-à-dire un reflet exact de l’état de l’opinion publique dans son ensemble ou, pire encore, de la volonté générale de la population. Et nombreuses – trop sans doute – sont les exploitations qui sont faites des résultats de nombreux sondages, de la part des médias, des politiques… ou parfois des sondeurs eux-mêmes.
Car le sondage n’est pas la panacée. Et le directeur associé du Cevipof de plaider pour des analyses intégrant, à côté des sondages, des approches plus qualitatives indispensables à une lecture aussi juste que possible des situations : éléments économiques, sociologiques, psychologiques, politiques, démographiques… Autant de dimensions qui rendent la lecture des résultats des sondages parfois extrêmement complexe, et difficilement compatible avec un traitement médiatique nécessairement simplificateur et, ce faisant, abusif.
Les politiques y sont « accros »
Une partie de l’ouvrage est consacrée aux sondages électoraux, à leurs succès (notamment à partir de l’élection présidentielle de 1965 en France) et leurs supposés échecs (le plus retentissant étant l’absence de Lionel Jospin au second tour de l’élection présidentielle de 2002) qui n’en sont pas tant que ça, selon l’auteur – le contraire eut été surprenant ! Et de constater, à la lecture de ces pages – et même si ce n’est pas véritablement une surprise – à quel point les politiques vivent parfois les sondages comme une addiction : on voudrait bien pouvoir s’en passer, mais on ne parvient pas à décrocher !
En tout état de cause, c’est à une utilisation particulièrement rigoureuse des sondages que nous invite Roland Cayrol, pour qui ces outils sont les signes indéniables de la réalité et de la vitalité d’une démocratie participative, c’est-à-dire une démocratie dans laquelle les décideurs publics acceptent que leurs actions et choix soient en permanence soumis à l’opinion de leurs mandants.
Nicolas Camous
