Les entreprises passent au mode partenarial

Les entreprises passent au mode partenarial

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Des domaines naguère confidentiels pour l’entreprise s’ouvrent. En matière d’innovation, c’est même l’une des tendances fortes de cette période charnière entre les XXe et XXIe siècles. Approfondissements avec Antoine Dintrich, directeur général de l’Institut Européen Entreprise et Propriété Intellectuelle (IEEPI).

Depuis quelques années  les décisions publiques se prennent à l’issue de phases de concertation, les démarches participatives se multiplient en matière d’orientation politique, l’arsenal législatif évolue continûment.

L’innovation est un autre domaine où souffle un vent d’ouverture. De plus en plus, les entreprises puisent l'inspiration ou les technologies à l'extérieur, et conduisent, avec d’autres organisations, des projets collaboratifs. Antoine Dintrich nous guide dans le monde de l’« open innovation ».

Catherine Philibert : Comment est apparue l’open innovation ?
Antoine Dintrich : Traditionnellement, dans une entreprise, le développement de nouveaux produits était une affaire purement interne, un secret jalousement gardé par les ingénieurs « maison ».  Et même lorsque des sous-traitants étaient concernés, régnait une étanchéité quasi-absolue. Ce n’est que le plus tard possible dans le process, que le produit apparaissait sur le marché. 
Pendant des années, l’innovation dans les entreprises a été avant tout une histoire interne. On parlait même de syndrome « NIH » – « Not Invented Here » –, témoignant la défiance envers ce qui était développé « à l’extérieur » et n’en reconnaissant pas la valeur.
Ce culte du secret connaissait toutefois quelques exceptions comme certains projets dans le secteur pharmaceutique où déjà des « big pharma » collaboraient avec des start-up ou des laboratoires publics. Mais de telles pratiques étaient loin d’être la règle.

CP : Quel a été le facteur déclencheur de l’open innovation ?
AD : A la fin des années 1990 et surtout au début des années 2000, trois mutations profondes vont profondément changer la donne pour les entreprises.
La première d’entre elles est la mondialisation. Dans les années 1960, 1970 et 1980, acheter dans les pays alors dits «  en voie de développement »  impliquait d’accepter un niveau de qualité moindre ou de n’acquérir qu’une pâle copie d’une technologie occidentale. Mais à partir des années 2000, les pays dits « émergents » deviennent capables de proposer des produits conciliant à la fois qualité et bon niveau technologique. Le temps où les pays occidentaux pouvaient se reposer sur leur avance technologique ou qualitative pour les protéger de la compétition mondiale est révolu !
La seconde évolution réside dans le raccourcissement de la durée de vie des produits que nous utilisons, le plus souvent parce que le contenu technologique devient  de plus en plus vite obsolète. L’exemple des téléphones portables illustre cette tendance. Nous avons tous connu les premiers appareils que l’on pouvait garder plusieurs années ; les modèles d’aujourd’hui sont dépassés au bout de deux ans à peine. Et le phénomène s’accélère.
Enfin, le coût des développements technologiques est de plus en plus important. Les raisons sont variables : les technologies se diversifient, elles font appel à des matières premières rares ou à des produits innovants de plus en plus chers.
Dans ces conditions, une entreprise ne peut plus envisager d’assurer seule l’intégralité du développement de nouveaux produits. A partir de là, va s’amorcer un changement de modèle de développement : les acteurs vont passer du mode fermé/autocentré au mode partenarial.

CP : Comment ce changement de modèle se traduit-il dans nos économies occidentales ?
AD : L’entreprise doit donc envisager l’ouverture non seulement en matière de production, mais – et c’est là que se situe la vraie rupture – dès la conception, c’est-à-dire la Recherche & Développement (R&D), avec des laboratoires publics, privés, des start-up, des universités, etc.
Les pôles de compétitivité illustrent très bien l’open innovation ; ils encouragent des projets collaboratifs  entre des grands groupes, des PME et des universités. A l’échelle internationale, les programmes de l’Union européenne comme Eurostars, Life, FP7 vont dans le même sens.
Pour beaucoup, cette évolution était devenue indispensable.
L’exemple de L’Oréal est très parlant : 30 %  des produits sont développés par la R&D interne ;  les 70 % restants sont le fait de brevets extérieurs acquis à l’issue d’une démarche de « licensing in ».

CP : Qui dit R&D pose aussi la question de la PI (propriété intellectuelle)…
AD : La PI est effectivement une question centrale. En open innovation, il est trois questions qui doivent être réglées en permanence :
1. le « Background » : il s’agit de la somme de connaissances et de titres de propriété intellectuelle liés au domaine du projet et détenus par les participants avant le début du projet collaboratif ;
2. le « Foreground » recouvre la somme de résultats et de titres de propriété intellectuelle générés durant le déroulement du projet et entrant dans son périmètre : il règle les droits que chacun aura à l’issue du projet ;
3. le « Sideground » désigne les résultats et les connaissances générés durant le projet, mais n’entrant pas directement dans son champ. La question consiste ici à régler l’utilisation des acquis du travail collaboratif, susceptible d’être utilisés pour d’autres projets. Ils peuvent faire l’objet d’autres travaux périphériques, et engendrer des externalités positives potentiellement sources de conflits.
Ces questions – et bien d’autres – doivent être réglées par les dispositions de l’accord de consortium, qui représente un facteur clé de réussite de tels partenariats.
La partie contractuelle peut être assez lourde, et doit suivre quatre phases clés :
en amont : le NDA (Non-Disclosure Agreement) ou accord de confidentialité est un contrat qui a pour objet d’organiser la protection d’informations confidentielles échangées entre deux entreprises partenaires. L’accord peut être unilatéral (une partie ne doit pas divulguer les informations transmises par l’autre) ou multilatéral (les parties échangent et protègent leurs informations respectives) ;
le MOU (Memorandum Of Understanding) : il s’agit d’une lettre d’intention préalable à la signature d’un contrat. Lorsque des négociations s’annoncent longues, ce document permet aux parties d’exprimer leur volonté de négocier et de rechercher un accord sur des bases ou prenant en compte des points sur lesquels elles se sont préalablement entendues ;
le contrat de consortium ou accord de coopération, qui lie plusieurs organisations en vue de la réalisation d’une opération commune et déterminée ;
les contrats de licences qui règlent les modalités selon lesquelles, à l’issue du projet, chacun pourra pratiquer le licensing vis-à-vis de tiers.

CP : Comment les choses se passent-elles dans la réalité ?
AD : A ce stade, on pressent la complexité de la mise en œuvre de l’open innovation. Des acteurs dont la culture, le mode de fonctionnement, le modèle économique, les contraintes et les objectifs dont très différents, sont appelés à gérer au quotidien, un mode relationnel totalement différent par exemple du « client-fournisseur » et un équilibre nouveau au regard de leurs pratiques habituelles.
Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il est difficile – voire utopique – de vouloir tout prévoir.
Même si les mentalités ont évolué, la défiance vis à vis de l’autre subsiste ; certains préfèrent poursuivre la route sur le mode autarcique. Et ceux qui décident de participer à un projet collaboratif, le font à l’issue d’un arbitrage risques/avantages. Sans doute faut-il encore du temps, afin que s’opère une montée en culture de l’open innovation. La maîtrise des outils de la propriété intellectuelle est l’une des pistes à suivre.

Propos recueillis par Catherine Philibert

L’Institut Européen Entreprise et Propriété Intellectuelle (IEEPI) est un institut de formation à la propriété intellectuelle (PI).
Créé à l'initiative de l'Etat, l'IEEPI propose des formations sur les aspects stratégiques et offensifs de la PI aux entreprises, aux acteurs de la recherche publique et aux praticiens (conseils en propriété intellectuelle, avocats).
L'IEEPI est certifié ISO 9001 et qualifié OPQF
(Office professionnel de qualification des organismes de formation).