Com’ et politique : l’analyse d’Aurore Gorius
Dans cette interview vidéo réalisée par les animateurs du blog « Yes they can », Aurore Gorius, journaliste et auteur avec Michaël Moreau des Gourous de la com’ (éditions La Découverte), analyse les stratégies de communication des candidats et des partis politiques pour la présidentielle de 2012.
Aurore Gorius (interview réalisée le 27 juin 2011, vidéo au bas de cet article), éclaire d’abord sur les coulisses de la campagne de 2012. Elle y explique le fonctionnement des écuries de communication des principaux candidats (Martine Aubry, François Hollande, Nicolas Sarkozy) et les différents profils qui les composent : directeurs de cabinet, rédacteurs des discours, « agrégateurs » d’idées, conseillers en image, spécialistes des stratégies Internet…
Elle y revient également sur la stratégie suivie aujourd’hui par Nicolas Sarkozy qui combine représidentialisation du futur candidat et poursuite de la recette gagnante de 2007, à savoir la conquête des électeurs à la droite de la droite, sur les thématiques de l’immigration et de l’échec de l’intégration, cette mission étant assurée par Claude Guéant depuis maintenant plusieurs mois.
De la communication à la manipulation
Mais ses propos les plus intéressants, pour les professionnels qui s’interrogent sur leurs pratiques et leurs champs de légitimité, sont ceux qui portent sur la frontière parfois ténue entre « manipulation » et « communication ».
Pour Aurore Gorius, « ce qui pose vraiment problème est la communication qui intervient systématiquement sur le fond des messages. On va vouloir, poursuit-elle, faire dire des choses aux hommes politiques, soit qu’ils ne pensent pas vraiment, soit qui « font bien ». » Avec le risque, mais uniquement si cette pratique est récurrente - Aurore Gorius ne défend aucune position extrême ; elle considère en effet que dans la société médiatique qui est la nôtre, il est impossible de « se passer de communicants » - que les politiques « ne soient plus convaincus, n’aient plus vraiment d’idées » et s’en tiennent à exprimer « ce que les gens ont envie d’entendre, en tout cas ce que les communicants imaginent que les Français ont envie d’entendre »… Des éléments qui peuvent aussi être versés à la compréhension du désamour, et le mot est sans doute faible, du doute et de la critique récurrente des Français envers la classe politique.
Aurore Gorius explore également les postures très différentes du PS et de l’UMP par rapport à l’usage de la communication politique. Elle explique que si tous les ténors du PS travaillent avec des communicants, ils en font peu état parce que la communication politique reste encore « mal vue » à gauche, par crainte de la manipulation justement mais aussi parce sur un plan « moral », ses liens avec l’argent sont jugés troubles et qu’elle reste perçue, dans une certaine mesure, comme antinomique avec la défense des idées et des valeurs.
La gauche très en retard
sur la communication
Ce décalage de perceptions et de pratiques entre le PS et l’UMP s’illustre parfaitement sur le terrain : Aurore Gorius considère qu’à droite, l’usage de la communication politique est « complètement décomplexée », que le parti de gouvernement apparaît comme une « machine de guerre » très centralisée, très efficace, qui pratique la saturation médiatique pour laisser le moins de place possible à l’opposition. La gauche se retrouve bien souvent étouffée, impuissante, dans l’incapacité d’imposer son agenda médiatique ou de traduire ses concepts (comme celui de la société du « care », c’est-à-dire du « soin » ou de l’attention) en langage politique et concret.
Elle est aussi très concrètement en retard : son organisation est très légère, récente (Martine Aubry n’a installé une communication centralisée à l’échelle du parti socialiste qu’en mai 2009 et elle n’existait pas auparavant sous François Hollande), les socialistes, juge la journaliste, « n’assument pas assez cette com » et « leur parole passe mal ». D’autant que les primaires continuent de retarder le moment d’afficher un langage commun, chaque candidat à cette première étape ayant sa communication propre.
Voilà qui donne du grain à moudre pour suivre les suites de la campagne présidentielle et tenter de vérifier dans quelle mesure les stratégies de communication se révèleront efficaces et joueront ou non – mais certainement pas seules en tout cas – des rôles clés dans la victoire électorale.
Véronique Bernard
L’interview d’Aurore Gorius
Le blog « Yes they can », animé par un journaliste et un communicant, est dédié au décryptage des stratégies de communication des candidats à l’élection présidentielle de 2012.
Le livre d’Aurore Gorius et Michaël Moreau (Les Gourous de la com’, Trente ans de manipulations politiques et économiques, éditions La Découverte, mars 2011) est ici.
