« Dans le débat, il faut se donner le temps »
Elengy, filiale de GDF Suez, exploite en France trois terminaux méthaniers. Ces installations industrielles stockent du gaz naturel liquéfié (GNL) arrivé par bateaux puis le retransforment en gaz avant de l’injecter dans le réseau national de transport de gaz. En 2009, Elengy a, pour la première fois, saisi la Commission nationale du débat public (Cndp) dans le cadre du projet de prolongation de l’activité de son terminal de Fos-Tonkin à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône).
Le débat public, décidé par la Cndp, s’est déroulé de septembre à décembre 2010. Alors qu’Elengy a rendu, le 4 avril 2011, sa décision sur la poursuite du projet, quels enseignements l’entreprise tire-t-elle de son premier débat public ? Nous avons posé la question à Gilles Bavuz, directeur technique d’Elengy, et l’un des porte-parole du projet pendant le débat.
Nicolas Camous : A quoi vous attendiez-vous lorsque vous avez saisi la Cndp pour le projet Fos-Tonkin ?
Gilles Bavuz : Nous étions dans une situation particulière : nous avons l’habitude de la concertation et des échanges avec les différentes parties prenantes d’un projet, car nous dialoguons régulièrement avec les acteurs des territoires sur lesquels sont implantés nos terminaux, tant à Fos-sur-Mer qu’à Montoir-de-Bretagne. Mais dans le même temps, l’exercice était différent : il fallait se positionner et interagir avec une Commission particulière du débat public (Cpdp), qui fonctionne sur un principe de transparence totale vis-à-vis du public, sachant qu’aujourd’hui, tout ce qui est dit peut être immédiatement connu, pour ainsi dire à l’autre bout de la planète ! C’est un exercice que nous n’avions jamais poussé aussi loin.
NC : Et aujourd’hui, quels enseignements tirez-vous du premier débat public pour Elengy ?
GB : Un premier enseignement concerne sa préparation : le débat public est un exercice au cours duquel le maître d’ouvrage se met à nu. Une bonne préparation est donc fondamentale, tant pour des questions de management – fédérer une équipe autour du projet – que de communication : dans un débat public, il faut s’exprimer de manière simple, mais face à des publics variés. Il y a des gens qui découvrent le projet, et d’autres fortement aguerris, sans compter ceux qui font du débat une tribune. Il faut donc s’adapter, alterner les porte-parole pour ne pas lasser, et surtout se préparer avec le conseil de gens qui ont déjà suivi des débats publics.
Le deuxième enseignement, c’est que cette diversité d’expression et de publics ne se marie pas toujours bien avec un format de débat unique, en l’occurrence celui de la réunion publique en soirée, qui n’est pas nécessairement adapté à tous les types de publics. Dans notre cas, la Commission particulière a organisé un atelier (avec inscription préalable) ainsi qu’une visite de notre terminal, ce qui a justement permis de diversifier les modalités du débat.
NC : Quelles sont les conséquences du débat public pour le projet et votre activité ?
GB : Le débat a modifié notre perception sur certains points. Les préoccupations du public ont autant été centrées sur le fonctionnement du terminal existant que sur le projet de prolongation de son activité. Il est vrai que nous avions cette particularité de partir d’une installation existante. Mais du coup, nous avons dû nous adapter, car nous n’avions pas perçu cela comme un enjeu vu le fonctionnement sans problème significatif depuis près de quarante ans.
Un autre point majeur : le débat a confirmé que, même s’il y a une acceptabilité forte du projet, il y a besoin de communiquer même, et je dirais même surtout, quand tout va bien. Cela s’est traduit dans notre décision sur la poursuite du projet et de la concertation, puisque nous avons proposé la mise en place d’une CLIé (Commission Locale d’Information et d’échanges) : c’était déjà une de nos idées avant le débat et celui-ci a permis d’accélérer la réflexion et la mise en œuvre. Mais au-delà de la CLIé, il est vraiment indispensable de communiquer en permanence, par différents moyens. Par exemple, sur un territoire avec une forte sensibilité environnementale, il est fondamental de maintenir le lien avec les associations qui sont dynamiques localement. Nous étions déjà en contact régulier avec certaines, moins avec d’autres, et le débat public a donc permis de renforcer ces liens.
NC : Avec votre expérience, quels conseils donneriez-vous à un autre industriel qui aurait à conduire un débat public ?
GB : Si le maître d’ouvrage n’est pas implanté localement – ce n’était pas notre cas, puisque nous sommes installés à Fos-sur-Mer depuis les années 1970 –, il faut absolument prendre le temps de comprendre le territoire et son contexte : rencontrer des acteurs, échanger… Et bien connaître les positions des uns et des autres. Ensuite, il faut se faire accompagner par quelqu’un qui a déjà vécu des débats publics. Et puis il faut se donner le temps. Nous avions l’ambition, au départ, d’aller plus vite, mais nous avons compris que, dans un débat public, le temps est une donnée importante et nécessaire.
Enfin, dans les relations avec la Commission particulière du débat public et pour l’organisation du débat, je pense qu’il faut laisser des marges de manœuvres : si l’on reste sur un format unique de réunions publiques et que l’on programme tout à l’avance, on peut passer à côté de certaines choses. Les modalités du débat, dans leur diversité, doivent permettre à tous les avis de s’exprimer, les positifs comme les négatifs. C’est comme cela que l’on aboutit à un débat équitable.
Propos recueillis par Nicolas Camous
