Les syndromes « nimby » et « banana »
Ces deux termes sont fréquemment utilisés pour qualifier les conflits de localisation liés à l’implantation d’équipements ou d’infrastructures. Un point sur ces notions et sur leur actualité.
Le syndrome « nimby »
Not in my backyard (« pas dans ma cour » ou « pas dans mon jardin »). On utilise depuis la fin des années 1960, au moins aux Etats-Unis, la notion de « syndrome nimby » pour qualifier les situations de résistance et d’opposition des riverains à un projet d’aménagement prévu sur leur territoire (un nouveau quartier, l’arrivée d’une activité industrielle, une nouvelle ligne TGV, etc.).
Les riverains développant un syndrome nimby, isolés ou regroupés en association de défense, sont implicitement réputés refuser un projet en raison des bouleversements qu’il risque de provoquer pour leur environnement et leur cadre de vie, mais… l’accepter dès lors qu’il pourrait être déplacé dans le jardin des voisins. Il s’agirait donc principalement de la manifestation d’individualismes locaux.
Pour deux raisons, cette notion apparaît aujourd’hui un peu simplificatrice.
Dès 1998, Arthur Jobert, du Centre d’étude de la vie politique française (Cevifop), suggère que le syndrome nimby ne peut se réduire à la montée des égoïsmes locaux. Il donne un sens politique à la multiplication des conflits d’aménagement. Les mobilisations riveraines relèvent pour lui davantage d’une aspiration démocratique des citoyens à « ne pas être mis devant le fait accompli », ainsi que de « l’émergence d’un nouveau modèle de construction de l’intérêt général » qui ne peut plus appartenir désormais, en particulier du fait de la décentralisation, aux seules « élites administratives » (à lire ici).
Par ailleurs, en tout cas sur les grands projets, les mobilisations relevant uniquement du nimby se rencontrent de moins en moins souvent. Les riverains opposants ne présentent plus la préservation de leur cadre de vie comme leur motivation principale. En se professionnalisant (Internet est à ce titre une mine d’informations, de contacts, de retours d’expérience), ils travaillent leur argumentation pour lutter contre les projets sur le fond, en contester l’intérêt général ou l’utilité publique – ils ne s’intéressent donc plus seulement à ses impacts pour les habitants. Ils recherchent par ailleurs des alliances avec d’autres associations ou acteurs.
Un exemple peut être donné avec l’opposition au projet de Grand contournement de Strasbourg (nouvelle autoroute) : cette opposition regroupe, dans un même collectif, riverains mais aussi associations de protection de la nature, agriculteurs et élus locaux, avec arguments construits et partagés (principalement sur l’utilité même du projet ; secondairement sur l’impact sur le cadre de vie, sur l’environnement, le foncier agricole, la sauvegarde du patrimoine…).
Devant ce type de mobilisation, chercher à identifier ce qui relève ou non du nimby n’a plus beaucoup de sens : il s’agit aussi pour le porteur du projet d’argumenter sur le fond.
Le syndrome « banana »
Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anyone (« construire absolument nulle part ni près de personne »). Le syndrome « banana » est considéré comme un acronyme proche, voire synonyme, du nimby, et renvoie comme lui aux phénomènes de résistance locale aux projets.
Cependant, de connotation plus extrême, il exprime mieux le désir de sanctuarisation de l’espace qui se rencontre de plus en plus souvent, de la part d’une partie de l’opinion, sur les projets.
Face au syndrome banana, il devient plus difficile d’argumenter sereinement. Son existence confronte deux visions radicalement différentes de la société et de l’avenir : l’une (celle de l’élu aménageur ou du maître d’ouvrage) défend la nécessité d’aménager l’espace pour répondre aux besoins immédiats ou futurs de déplacements, d’emploi, de gestion des déchets, de loisirs, etc. ; l’autre (celle des tenants du banana), s’appuyant souvent sur l’actualité – selon les cas accidents industriels de type AZF, accidents nucléaires, marées noires, grandes problématiques de santé publique, fermetures d’usines, délocalisations, réduction continue des surfaces agricoles, dégradation des paysages… –, dénie le fait que les innovations, le progrès, et donc le projet ou tout autre nouvelle occupation de l’espace, puisse présenter une quelconque vertu.
Le syndrome banana implique de rechercher des solutions pour éviter le dialogue de sourd ou la rupture des échanges. Le facteur temps (le temps à consacrer pour nouer ou préserver des relations) devient ici capital.
Et bien sûr, en présence d’oppositions, il n’est pas toujours simple de différencier ce qui relève du nimby ou ce qui relève du banana. Evidemment, la conjugaison des deux se rencontre aussi…
Nicolas Camous
